Etroubles :  Auguste Rodin et Léonard Gianadda font le voyage d'Italie

Citoyen d'honneur d'Etroubles depuis 2005, Léonard Gianadda a trouvé la manière de renvoyer l'ascenseur... Le village espère 10 000 visiteurs pour voir la collection privée du Martignerain. L'entrée est quasi gratuite, parce que dans le Val d'Aoste, ça ne se fait pas de faire payer le visiteur. - Le Nouvelliste
Exposition: Dimanche après-midi, Léonard Gianadda inaugurait l'exposition Rodin et Claudel à Etroubles, dans le Val d'Aoste. Un prêt de dix-sept œuvres pour remercier ses désormais concitoyens.

Pour une fois, Léonard Gianadda a adopté un rythme tranquille. De l’autre côté du col du Grand-Saint-Bernard, tout un village l’attend pour inaugurer une exposition Auguste Rodin et Camille Claudel, dix-sept œuvres en tout. Tout en roulant vers Etroubles, Léonard raconte les circonstances qui l’ont amené à s’investir autant dans un village du Val d’Aoste, un village si proche du col du Grand-Saint-Bernard et si petit, à peine quatre cents habitants, que bien peu nombreux sont ceux qui se rappellent s’y être arrêtés. Léonard l’a réellement découvert, ce village, quand Etroubles a inauguré son «museo all’aperto» il y a deux ans (voir ci-contre). L’exposition Rodin-Claudel est un remerciement du Martignerain, touché par le geste d’Etroubles qui l’a nommé citoyen d’honneur.

Là-bas, tout le village est dans le pré. Toute une population qui fait bloc autour de son maire, ceint de l’écharpe tricolore. Il faut dire que Massimo Tamone a montré une discrète détermination pour ce projet d’exposition: contacts avec le Musée Rodin qui a prêté des photographies tirées en format géant, défense de son projet transfrontalier auprès du fonds Interreg pour décrocher les 100 000 francs nécessaires au catalogue et à la transformation de la salle de gymnastique. Des exploits qui ne sont pas minces et viennent en compléter d’autres, tel le projet de détournement de la route du centre du village (en cours de réalisation), de la construction de trottoirs et de murs en pierre sèche. Un village tout piéton, c’est ce que veut Massimo, tout piéton et plein de piétons. D’où les projets culturels... Avec cette exposition, le village espère 10 000 visiteurs, il en a eu 40000 en un an et demi pour son musée à ciel ouvert.

A l’heure du discours, Léonard dit en français devant l’assemblée des Valdôtains: «Je n’oublie pas mes origines. Aujourd’hui j’en suis tellement fier.» Couper de ruban. Entrée dans le saint des saints. Toute l’équipe d’Etroubles attend le verdict. La salle de gym a disparu, complètement transformée par deux jeunes architectes spécialisées en muséographie: tentures blanches, socles blancs, murs habillés des photos de Rodin et Camille. Dans un espace réservé, à l’abri de la lumière, les aquarelles de Rodin sont disposées sur un fond gris. Le village entier piétine devant les sculptures et commente à mi-voix, avec ce lyrisme que seuls des Italiens peuvent démontrer devant l’art.

Une longue intimité avec Rodin
L’ensemble prêté par Léonard Gianadda à Etroubles comporte dix-sept pièces: trois bronzes de Camille Claudel et des œuvres de Rodin, deux sculptures monumentales habituellement présentées dans le parc et devant la Fondation et sept bronzes de dimensions variables tirés du fonds de la Fondation et de la collection privée de Léonard Gianadda. Cet ensemble est complété par six œuvres sur papier qui documentent la genèse de ses sculptures. Plusieurs avaient été acquises pour l’exposition «Rodin, dessins et aquarelles» en 1994. La Fondation a une longue intimité avec l’œuvre du créateur de la sculpture moderne, exposé pour la première fois en 1984 déjà. En 1999, le ministre français de la Culture nommait Léonard membre du conseil d’administration du Musée Rodin à Paris. Sur un autre plan, on peut gager que la citoyenneté d’honneur d’Etroubles lui fait plaisir aussi.


Musée à ciel ouvert

Le «museo a cielo aperto», ou musée ouvert comme disent les habitants d’Etroubles, est le premier résultat des contacts pris par le maire avec Léonard Gianadda. Quand Massimo Tamone s’était présenté à Martigny avec une envie d’animation artistique pour l’été, le Martignerain lui a brossé un projet en deux mots. Deux mots qui ne sont pas tombés dans l’oreille d’un sourd et ont abouti à l’invitation faite à seize artistes (suisses, français, italiens et valdôtains) de produire une œuvre sur le thème du passage, ou du voyage, bref du col du Grand-Saint-Bernard. L’itinéraire artistique dans le village était inauguré le 20 mai 2005, 205e anniversaire du passage de Napoléon à Etroubles. Grâce à l’entregent de Léonard, Etroubles s’enorgueillit, entre autres, d’une céramique offerte par Hans Erni et d’une stèle du Lausannois Yves Dana. Cette exposition permanente continue d’être augmentée au fil des contacts noués par Alessandro Parrella, galeriste et critique d’art le jour, croupier au casino de Saint-Vincent la nuit pour faire bouillir la marmite. Une «figure» comme disent les Italiens. A la suite de cet événement considérable, Etroubles a offert sa citoyenneté d’honneur à Léonard.


Exposition Rodin et Claudel à Etroubles jusqu'au 31 août. Le village compte quatre restaurants, plusieurs agri-tourisme aux alentours.


Une collection voyageuse

Les dix-sept pièces présentées à Etroubles n’en sont pas à leur premier voyage. Elles ont déjà été prêtées deux fois, en 2004 pour la galerie Tretiakov à Moscou lorsque les Russes avaient monté une exposition qui regroupait Rodin, Camille Claudel et une autre femme sculpteur qui avait partagé l’atelier de Rodin en même temps que Camille, Anna Goloubkina. Le même ensemble avait pris le chemin de la foire de Liège en 2000, lorsque le Valais était invité d’honneur «et que la société de développement de l’économie avait eu la bonne idée de faire un volet culturel et présenter autre chose que des vaches». Etroubles gardera trace de ce passage grâce au catalogue spécialement édité et à la bibliothèque de 300 catalogues offerts par la Fondation.


Léonard se livre

Le Valais n’est pas oublié dans les nombreuses activités de mécène de Léonard Gianadda. Trente mille livres ont déjà pris le chemin de la Médiathèque Valais de Martigny, formant un fonds spécialisé, la Bibliothèque d’art de la Fondation Pierre Gianadda. Les conditions du don stipulent que ce fonds doit rester groupé à Martigny et clairement identifiable par le public, ce qui soit dit en passant va à l’encontre de la politique développée par la Médiathèque qui a pour habitude de ventiler les acquisitions dans le fonds existant. Les trente mille volumes sont rattachés aux vingt-cinq ans d’expositions de la Fondation. Livre reçus, mais surtout livres achetés, catalogues, monographies, etc. Tous ces ouvrages ont un point commun, ils documentent l’art de tous les temps et sur tous les supports.

Certains volumes, ou ensemble de volumes, sont rares et constituent une manne pour les chercheurs... qui pour les consulter devront se déplacer à Martigny. D’autres sont des livres précieux qui intéresseront avant tout les bibliophiles. Bon nombre d’entre eux sont dédicacés par leur auteur ou les artistes concernés. Ils sont aussi accompagnés d’autres documents, photographies, articles de presse, enregistrements sonores ou vidéo. Le catalogage a pris fin dernièrement et la Médiathèque a pu ouvrir au public cet espace spécialement aménagé. La Médiathèque aura pour fonction d’assurer le traitement, la conservation et la mise à disposition du public de cet important dépôt. Léonard Gianadda estime qu’un millier de volumes continuent d’entrer chaque année dans son bureau. Un apport qui devrait être graduellement intégré dans le fonds déjà consultable.
Véronique Ribordy

Nouvelliste, le 22.05.2007 09:04


http://www.nouvelliste.ch